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Le Défi Silencieux des Déchets au Canada

Le Canada a un grave problème de gestion des ordures ménagères. Bientôt, il ne sera plus possible de l’ignorer, puisque plusieurs sites d’enfouissement arrivent au maximum de leur capacité. Que se produirait-il si les Américains arrêtaient d’accepter nos déchets?

Chaque semaine, des camions font disparaître nos ordures dans l’un des quelque 3000 sites d’enfouissement du pays.

Ce que plusieurs Canadiens ignorent, et qui les empêche peut-être de voir le point critique à l'horizon, c’est que depuis les années 1990, des millions de tonnes d’ordures municipales sont expédiées aux États-Unis.

C’est loin des yeux, loin de l'esprit , explique Kerry Rowe, professeur d'ingénierie à l’Université Queen’s.

Au rythme actuel, l’Ontario manquera d’espace dans ses sites d’enfouissement d’ici une dizaine d’années et aura besoin de 16 lieux supplémentaires à cette fin d’ici 2050. Le site de Green Lane, qui accueille les déchets de la ville de Toronto, sera plein d’ici dix ans.

Le seul site d'enfouissement à l’Île-du-Prince-Édouard sera rempli d’ici 25 ans.

Le site de Vancouver, ouvert en 1966, sera plein en 2037. En Alberta, plusieurs lieux d'enfouissement seront remplis au maximum de leur capacité d'ici 5 à 10 ans. Cependant, les trois sites de la ville de Calgary ont une durée de vie d'environ 40 ans.

Plus les citoyens recyclent et compostent, moins il y a de déchets qui sont enfouis, ce qui retarde la fermeture des sites.

Mais le temps presse. Agrandir ou ouvrir un nouveau site d’enfouissement peut prendre jusqu’à 10 ans. En repoussant la discussion nécessaire, parce que le sujet est épineux et difficile à aborder avec les citoyens, elle sera encore plus pénible dans le futur, dit Kerry Rowe.

Exporter le problème

Plusieurs municipalités espèrent repousser la date de fermeture de leurs sites d'enfouissement en envoyant d'importantes quantités d’ordures ménagères aux États-Unis chaque année.

Entre 2006 et 2022, environ le tiers des déchets municipaux de l’Ontario ont été enfouis dans des sites au Michigan, dans l'État de New York et en Ohio.

En 2024, le Michigan a accepté 3,5 millions de tonnes de déchets. Depuis l’année 2000, cet État a reçu plus de 75 millions de tonnes de déchets solides municipaux du Canada.

Si la majorité des déchets de la région de Vancouver sont envoyés au site de Delta et au site de Cache Creek (à 400 km au nord de la ville), une partie des ordures sont envoyées par train dans l'État de Washington et en Oregon.

En 2018, la grande région de Vancouver a envoyé 6 % de ses 917 600 tonnes de déchets municipaux au site Roosevelt (État de Washington) et au site Columbia Ridge (Oregon).

L’Ohio a importé près de 39 000 tonnes d’ordures ménagères du Canada entre 2017 et 2023. Un peu moins de 1 % des déchets en Oregon proviennent du Canada.

Envoyer nos déchets aux États-Unis, c’est jouer avec le feu, prévient Daniel Hoornweg, professeur à la Faculté des systèmes énergétiques et des sciences nucléaires de l’Université Ontario Tech. Il faut avoir un plan pour le jour où les Américains disent : c’est fini, on n’en veut plus de vos déchets.

Pour les deux experts, ce n’est qu’une question de temps avant que des États, comme le Michigan, refusent les ordures ménagères canadiennes.

Avec un président comme Trump au pouvoir, on ne sait jamais... , ajoute Kerry Rowe. Pourrait-il un jour soumettre ces ordures à des droits de douane?

Mais ce qui l’inquiète davantage, c’est que les sites au Michigan seront remplis d’ici 25 ans. Ainsi, le Canada pourra-t-il toujours compter sur les États-Unis pour y enfouir des déchets?

De plus, dit M. Rowe, les Américains sont de plus en plus conscients des impacts environnementaux associés à ces importations.

Par exemple, la présence soutenue dans les sites d’enfouissement de substances perfluoroalkylées et polyfluoroalkylées (PFAS) , un groupe de produits chimiques synthétiques aussi connus sous le nom de « polluants éternels », suscite de plus en plus d'inquiétude.

Sans compter que le transport des déchets sur des centaines, voire des milliers de kilomètres, émet énormément de gaz à effet de serre, ce qui ne plaît pas aux Américains vivant sur la route des déchets.

Je pense que leur attitude va changer. Les Américains ne sont pas rendus là, mais je m’y attends…

Comment le Canada en est-il arrivé là?

Pour M. Hoornweg, il est absurde d'envoyer nos déchets aux États-Unis, compte tenu de l’immensité du territoire canadien. Mais les raisons sont tout simplement financières, selon lui.

La quantité de déchets canadiens enfouis aux États-Unis a explosé en 1991, lorsque le gouvernement américain a aboli l'exigence d'incinérer les ordures étrangères, multipliant le nombre de sites d’enfouissement.

Pour être rentables, les propriétaires de sites d’enfouissement américains ont commencé à chercher des clients dans les États avoisinants et au Canada. La compétition entre sites a fait baisser les frais d’enfouissement.

À la fin des années 1990, 15 % des déchets enfouis au Michigan étaient importés. Plus de 80 % provenaient du Canada.

Même en tenant compte des coûts de transport et de la fluctuation du taux de change, enfouir des ordures aux États-Unis demeure une aubaine pour les Canadiens.

Les frais sont artificiellement bas. Cela fait de nous un pôle d'attraction pour les déchets , a déploré en 2018, Mike Garfield , du Ecology Center, un des groupes qui s’oppose à l’importation de déchets canadiens depuis les années 1990.

Ce n’est donc pas surprenant que, dans les années 1990, l’Ontario se soit tourné vers les États-Unis pour enfouir ses déchets. Les frais de déversement étaient alors quatre fois moins élevés au Michigan.

De plus, Toronto peinait à trouver un nouveau site d'enfouissement et craignait de manquer d'espace. Des projets, comme l’idée d’ utiliser une mine désaffectée pour y enfouir les déchets de la ville, ont été vivement rejetés par la population.

C'est pourquoi en 1997, Toronto a conclu un accord pour envoyer 500 000 tonnes de ses déchets municipaux à Arbor Hills de 1998 à 2002.

Ça permettra à la province de gagner du temps [avant de trouver un nouveau site] , avait déclaré en 2011 au New York Times le commissaire aux travaux publics de Toronto, Robert G. Ferguson.

Ce qui devait être une solution temporaire a duré une douzaine d'années.

En fait, après la fermeture, en 2003, du site de Keele Valley, Toronto a dû expédier 100 % de ses déchets au Michigan, soit 10 000 tonnes d'ordures par jour.

En 2011, lorsque le site de Green Lane, près de London, a enfin été ouvert, l’accord entre la Ville Reine et le Michigan a pris fin. Toutefois, plusieurs municipalités ontariennes continuent d’expédier leurs déchets au Michigan.

Une opposition de longue date

Enfouir ailleurs, c’est une façon d’éviter la controverse, estime Daniel Hoornweg. Personne n’ose autoriser la construction de nouveaux sites.

Par exemple, les régions de qathet et de Cowichan Valley, en Colombie-Britannique, exportent leurs déchets vers l’État de Washington. Les élus de ces régions ont abandonné l’idée de construire un nouveau site d’enfouissement en raison de l’opposition citoyenne.

En exportant leurs déchets, les municipalités se déresponsabilisent, aux dépens de la qualité de vie et de l’environnement des municipalités qui reçoivent ces déchets , déplore le Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets, sur son site web.

Cette opposition n’existe pas qu’au Canada. Depuis des décennies, des politiciens et des citoyens du Michigan essaient d’arrêter le flot de déchets canadiens.

Cette opposition a pris de l’ampleur à la fin des années 2000, lorsque 6 millions de tonnes de déchets de Toronto étaient enfouies annuellement au Michigan.

Plusieurs Michiganais ne comprenaient pas pourquoi le Canada, avec un si vaste territoire, envoyait ses déchets chez eux.

En 1997, un groupe citoyen, appelé NO-WASTE, a expédié à Toronto un camion à ordures rempli de lettres d’opposition. En juillet 1999, le groupe a organisé une campagne massive d'appels téléphoniques au bureau du maire.

Lors de la campagne présidentielle américaine de 2004 , le candidat démocrate John Kerry a promis d'interdire les importations de déchets de l'Ontario. Il est temps de mettre fin aux décharges canadiennes dans le Michigan , avait-il déclaré. George W. Bush a laissé le Michigan devenir le dépotoir du Canada.

Le 15 mai dernier, les sénateurs du Michigan ont rejeté une proposition de la gouverneure Gretchen Whitmer d’augmenter les frais d’enfouissement de 36 cents à 5 $ la tonne afin de diminuer l’importation de déchets dans son État. Ce n’est pas la première fois que ce type de proposition est rejeté, par crainte de nuire à l’industrie.

La nécessité de construire de nouveaux sites

Le jour où les États-Unis interdiront l’importation de déchets étrangers, le Canada devra alors payer pour sa paresse , croit M. Hoornweg.

Si vous fermez la frontière aux déchets, les ordures doivent aller quelque part… Cela réduirait considérablement la capacité de nos sites d’enfouissement et cela nous rapprocherait encore plus vite du point critique , affirme Kerry Rowe.

Selon le gouvernement du Canada , il existe plus de 3000 lieux d’enfouissement de déchets solides municipaux au Canada, mais un peu plus de la moitié ont été fermés depuis le resserrement des règles environnementales dans les années 1980 et 1990.

L’ est de loin la province comptant le plus de dépotoirs. La majorité de ses quelque 800 sites sont de petites décharges qui accueillent les déchets de municipalités rurales ou éloignées. Environ 60 % de la capacité d’enfouissement de la province est répartie entre seulement sept sites.

Dans les années 1960, le comptait environ 1000 dépotoirs. Ce nombre est tombé à 315 en 2008 et il existe actuellement 38 lieux d’enfouissement technique . Ceux de Saint-Thomas-de-Joliette, de Lachenaie, de Sainte-Sophie, de Drummondville et de Lachute reçoivent environ 80 % des déchets de la province.

La , qui comptait 700 sites d’enfouissement au début des années 2000, en compte désormais 125 .

Au , on trouve 169 sites d’enfouissement. Entre la fin des années 1970 et 2004, plus de 350 sites d’enfouissement municipaux ont été fermés.

Il y a 89 sites d’enfouissement en , environ trois fois moins que dans les années 1990.

Le compte aujourd’hui sept sites d’enfouissement, après avoir fermé environ 300 petits sites .

Depuis 1993, l est passée de 64 à 1 site.

En Colombie-Britannique, il y a 52 sites d'enfouissement contrôlés et 30 sites non contrôlés. En , il existe sept sites et à Terre-Neuve-et-Labrador, deux.

Le nombre de sites a peut-être diminué, mais leur superficie a beaucoup augmenté. Certains d’entre eux ont une superficie équivalant à plus de 300 terrains de football.

Au Canada, 270 lieux d’enfouissement ont reçu près de 90 % des déchets enfouis en 2019 et ont accepté plus de 70 % de tous les déchets enfouis au Canada depuis 1941.

Ces mégasites ont été autorisés principalement pour des raisons économiques et, pourtant, la commission d’enquête du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement du Québec constate une nette préférence sociale pour des lieux d’élimination dont la taille répondrait aux besoins locaux ou régionaux.

Pas dans ma cour, mais dans la cour de qui?

Cette crise est en grande partie auto-imposée, affirme M. Hoornweg, qui estime que les provinces ne facilitent pas la création de nouveaux sites d’enfouissement.

L’Ontario, par exemple, n'a pas approuvé de nouvelle décharge importante depuis celle de Taro à Stoney Creek, en 1996. La province a plutôt autorisé l’agrandissement de sept sites existants depuis 2016.

En 2020, le premier ministre de l'Ontario, Doug Ford, a accordé aux municipalités le pouvoir d'opposer leur veto aux nouveaux sites d’enfouissement. Et si le site proposé est situé à moins de 3,5 kilomètres d'une municipalité adjacente, celle-ci doit également donner son approbation au promoteur.

Ces règles rendent l’ouverture de nouveaux sites d’enfouissement pratiquement impossible, dit M. Hoornweg. Ce n'est pas une surprise que les municipalités veuillent toutes utiliser ce veto.

D’ailleurs, la Municipalité d’Ingersoll a utilisé ce veto en 2021. Les citoyens de cette municipalité s'opposent depuis plus de 10 ans à la construction d’un site d’enfouissement qui accepterait les déchets de Toronto.

Au Québec, la Ville de Fermont cherche un nouveau site depuis qu’ArcelorMittal a annoncé la fermeture de son site d’enfouissement. La Municipalité dit collaborer avec Labrador City pour y transférer ses déchets au site existant. Mais la réglementation actuelle interdit le transfert de déchets entre provinces.

La réduction, le compostage et le recyclage ne sont pas suffisants

Mais qu’on le veuille ou non, de nouveaux sites d’enfouissement seront nécessaires, parce que le Canada fait encore piètre figure quant à la quantité de déchets produite.

Les Canadiens ne peuvent pas se faire bonne conscience en refusant des sites d’enfouissement dans leur localité, au nom de l’environnement, tout en expédiant le problème ailleurs, disent les deux experts.

Bien sûr, personne ne veut de site d’enfouissement dans sa cour ou dans sa municipalité.

Ce professeur, qui a lui-même habité près d’un lieu d’enfouissement dans le passé, estime que si les Canadiens voyaient de près tout ce qui est envoyé à l’enfouissement, ils songeraient à réduire leur consommation .

Il suggère que les municipalités désignent dès maintenant les futurs emplacements des sites d’enfouissement qui répondront aux besoins pour les 100 prochaines années.

Les citoyens sauront qu’un jour, ça sera pour l’enfouissement. S’ils décident de construire à proximité, ils le feront en connaissance de cause.

Il comprend les inquiétudes du public, mais il soutient que le Canada a fait d’énormes progrès en matière de règlements entourant les dépotoirs.

Auparavant, il n’était pas rare qu’on y enfouisse des barils de déchets dangereux qui finissaient par pourrir et laisser s’écouler des liquides toxiques , dit M. Rowe.

Mais des désastres comme celui du dépotoir Love Canal , aux États-Unis – où plus de 800 familles ont été déplacées après que les opérations d'enfouissement de déchets industriels eurent contaminé les sols et l’eau potable et rendu des centaines de résidents malades –, ont poussé les gouvernements à intervenir. Ils ont réalisé que c’était une erreur , souligne M. Rowe.

Les gouvernements américains et canadiens ont exigé que les dépotoirs soient transformés en lieux d’enfouissement sanitaires et techniques – des lieux où les déchets sont enfouis de façon sécuritaire et où les rejets toxiques et les biogaz sont gérés et traités.

Il est toutefois compréhensible que des citoyens s’opposent à un site d’enfouissement dans leur voisinage. Plusieurs problèmes peuvent survenir si le site n’est pas adéquatement construit et géré.

Selon Kerry Rowe, qui a participé à la conception et à l’examen de plus de 60 sites d'enfouissement dans le monde, le problème ne vient pas des ingénieurs, mais des politiciens. Nous en savons maintenant assez, je pense, pour concevoir des dépotoirs sécuritaires, mais nous devons les construire. Et cela devient une question politique et sociologique.

M. Rowe craint que trop d'élus attendent le moment critique pour agir. Ce serait très regrettable, car à ce moment, la pression sera tellement grande que le risque de faire des erreurs augmentera.

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